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Songe Tokyoîte

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« Le Japon s’est mis tout au bout pour ne pas déranger. » (Sylvain Tesson) Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages (2008)

Et pourtant… Même si le Japon sait être discret et le Japonais d’une politesse inégalable et maître d’un grand respect, le cadre du décor est différent, inimaginable, et exubérant. Exubérance du fond, de la forme et surtout de la couleur, qui jaillit en ce pays de toute part pour colorer le bitume gris d’une ville surpeuplée. C’est en séjournant dans cet époustouflant pays que cette série photographique de 15 dytiques m’a été inspirée. L’intention a été d’exprimer des ressentis profonds au sein de cette nation déconcertante.

La saisie de l’émotion d’un instant au travers du flou artistique donna envie de considérer ce  dernier comme l’âme profonde et cachée d’une photo figurative qui lui serait associée, bien que celle-ci ne soit pas prises au même endroit ni au même moment.  En errant  dans les rues de la ville pour tenter de capter l’essence des contrastes flagrants, on relève le Tokyo de la nuit, contrasté, bruyant, qui s’oppose au Tokyo du jour, plus calme, moins agressif mais pourtant si riche et qui toujours restent connectés l‘un à l‘autre. Il y aussi ce Tokyo des apparences avec ses couleurs imposantes, multicolores, ce Tokyo exubérant qui ne s’essouffle pas mais se renouvelle en permanence, ce Tokyo contemporain…Et puis il y a le Tokyo traditionnel, le respect des valeurs ancestrales, avec ses codes, sa culture, sa philosophie, le Tokyo calme, serein, spirituel. Les deux sont en permanence liés. L’un alimente l’autre, ils se complètent, se répondent.  Il y a le Tokyo qui montre tout, dans le moindre détail et puis celui des odeurs, des ambiances, des ressentis, le Tokyo plus subtil dont seul l‘émotion régit les lois. Ce sont ces deux aspects de la ville que j’ai voulu confronter, ou plutôt connecter… La photo réaliste, matérielle, n’est que l’enveloppe de la photo flou qui, elle, saisirait l’émotion. C’est  un vieil objectif japonais à focal fixe, portant en lui l’âme d’autres photographes et des dizaines d’années de vécu au sein du pays qui a été utilisé pour les photos « flou artistique » alors que c’est un objectif récent 14-55mm que j’ai préféré pour les photos plus réalistes. Ainsi, le choix des objectifs a son rôle à jouer de par les effets qu‘ils offrent.

La photo m’est toujours apparue non pas comme un « tableau », une composition qui se suffit à elle-même mais comme le fragment d’une scène, d’un moment, d’une ambiance. Je n’ai jamais réussi à prendre des photos « touristiques » comme je les appelle.  La photo a toujours été  un moyen  de capter l’instant, l’émotion du moment, et surtout, de conserver le souvenir. Souvenir qui suffit à être ravivé par un simple détail, une simple identité colorée. On ne peut pas tout photographier, le cadrage a ses limites, les êtres ne sont pas figés ni éternels. On choisit la petite partie de ce que l’on veut garder pour se rappeler de l’instant, de l’ambiance sonore, des odeurs et des ressentis au moment de la prise de vue. C’est pourquoi, j’ai jusqu’alors accordé une importance toute particulière aux fragments et aux couleurs. Ces deux éléments sont fondamentaux et sont ceux qui m’attirent,  me donnent envie d’immortaliser le moment, à condition que l’humeur et l’ambiance s’y prête. Avec cette série de diptyques, le désir profond est de conserver ces deux paramètres, en allant à l’essentiel. Malgré le flou omniprésent confronté à la netteté tranchante, il s’agit de continuer à retranscrire les paradoxes du pays, les couleurs et les formes et de redonner vie à la scène.  . Pour essayer de capter l’image d’un doux rêve, les couleurs sont simplifiées et les formes raccourcies. La connexion entre rêve et réalité est omniprésente et bien souvent, lors de la prise de vue, l’œil dans le viseur, la respiration ralentie, je me sens comme dans un songe, comme derrière une façade protectrice où je ne suis que spectateur des fantômes de couleurs et de formes, surtout dans une ville aux allures si irréalistes et déconcertantes pour l’œil d’une française.
Le désir a donc été de redonner une autre vie à ces photos en les associant par paire pour créer un dialogue entre celles-ci même si elles n’ont à priori rien à voir et que tout opposent mais qui pourtant s’harmonisent. Leur opposition marquée permet à l’une de faire ressortir l’autre , de renvoyer à l’autre et inversement. Chacune des photos de ces paires serait comme une boite de Pandore qui, associée à une autre, s’offrirait à elle pour gagner en puissance et en profondeur, comme pour laisser entendre au spectateur quelques chuchotement de leur étrange mais évidente conversation.